17.04.2008

Cahier d'un retour au pays natal

Il n'y a pas à dire c'était un bon nègre. Les blancs disent que c'était un bon Nègre, un vrai Nègre, le bon Nègre à son bon maître,

Je dis hurrah !

C'était un très bon Nègre,

la misère lui avait blessé poitrine et dos et on avait fourré dans sa pauvre cervelle qu'une fatalité pesait sur lui qu'on ne prend pas au collet ; qu'il n'avait pas puissance sur son propre destin ; qu'un Seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d'interdiction en sa nature pelvienne ; et d'être le bon Nègre ; de croire honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques,

C'était un très bon Nègre

et il ne lui venait pas à l'idée qu'il pourrait houer, fouir, couper tout, tout autre chose vraiment que la canne insipide,

C'était un très bon Nègre,

Et on lui jetait des pierres, des bouts de ferraille, des tessons de bouteille, mais ni ces pierres, ni cette ferraille, ni ces bouteilles ... O quiètes années de Dieu sur cette motte terraquée !

et le fouet disputa au bombillement des mouches la rosée sucrée de nos plaies,

je dis hurrah ! La vieille négritude

progressivement se cadavérise

l'horizon se défait, recule et s'élargit

et voici parmi des déchirements de nuages la fulgurance d'un signe

le négrier craque de toute part ... Son ventre se convulse et résonne... L'affreux ténia de sa cargaison ronge les boyaux fétides de l'étrange nourrisson des mers !

Et ni l'allégresse des voiles gonflées comme une poche de doublons rebondie, ni des tours joués à la sottise dangereuse des frégates policières ne l'empêchent d'entendre la menace de ses grondements intestins

En vain pour s'en distraire le capitaine prend à sa grand' vergue le Nègre le plus braillard ou le jette à la mer, ou le livre à l'appétit de ses molosses

La négraille aux senteurs d'oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté

Et elle est debout la négraille

la négraille assise

inattendument debout

debout dans la cale

debout dans les cabines

debout sur le pont

debout dans le vent

debout sous le soleil

debout dans le sang

debout

et

libre

debout et non point pauvre folle dans sa liberté et son dénuement maritimes girant en la dérive parfaite

et la voici :

plus inattendument debout

debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

debout

et

libre

et le navire lustral s'avancer impavide sur les eaux écroulées,

Et maintenant pourrissent nos flocs d'ignominie !

 

Aimé Cesaire - 1913 - 2008 

 

 

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Commentaires

N'empêche qu'ils le sont toujours écrasés de misère !! 50 ans après que ce mot soit prononcé !!

Ecrit par : patriarch | 17.04.2008

Pour comprendre non la negritude mais la traite..l'excellent musée de la ville de Nantes, ouvert l'an passé.
En ce qui concerne la repentance, bien a la mode dans ces temps incertains, n'oublions pas que l'esclavage est un fait ancestral depuis la nuit des temps et en particulier en Afrique....ne jetons pas l'opprobe sur les blancs, ce phénoméne a de tout temps été universel....Et si la véritable initiation à la vie résidait dans sa capacité à annihiler toute forme de violence destinée à assujetir l'autre?

Ecrit par : motsahic | 18.04.2008

Un conseil, Trub's, ne vaque pas trop sur le net, on y lit des choses tout à fait dégoûtantes...tu vas me dire, que vais-je lire des conneries pareilles...

Ecrit par : teletubs | 20.04.2008

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